La Suite de l’État : une alternative souveraine face à ses premières turbulences
Pour affranchir l’administration publique des géants américains comme Microsoft, l’État français a développé « La Suite », un ensemble d’outils collaboratifs et souverains. Mais dans un rapport au bilan très nuancé, la Cour des comptes pointe du doigt des coûts en nette hausse, des choix de développement discutables et des tensions avec l’écosystème du logiciel libre français.
Un projet ambitieux né sous la contrainte du distanciel
L’histoire commence lors des confinements du COVID-19. À l’époque, faute de solution nationale prête à l'emploi, les ministères et services publics s'équipent dans l'urgence de solutions américaines comme Zoom ou Microsoft Teams.
Afin de reprendre la main sur la souveraineté de ses données, la Direction du numérique de l’État (DINUM) lance « La Suite ». L'objectif est clair : réunir sous une même identité visuelle et un accès unique (via ProConnect) des outils capables de couvrir les besoins essentiels des fonctionnaires :
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Tchap pour la messagerie instantanée (imposée aux agents depuis 2025),
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Visio pour la visioconférence (destinée à remplacer Teams et Zoom d'ici 2027),
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Docs pour la rédaction collaborative,
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Grist pour la gestion de données et tableurs « no-code »,
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France Transfert et Fichiers pour le stockage et la transmission de documents.
Sur le plan de la sécurité et de la protection des données, les voyants sont au vert : les applications tournent sur des hébergements certifiés SecNumCloud (l'assurance de rester totalement à l'abri des lois extraterritoriales américaines comme le Cloud Act) et s'appuient sur des briques open-source solides.
Une addition salée et une gestion de projet critiquée
Si la Cour des comptes salue la démarche stratégique, elle met vivement en garde contre les dérives budgétaires et le modèle de gestion retenu par la DINUM.
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Une facture qui s'alourdit : Entre 2021 et 2025, le projet a coûté près de 40 millions d’euros, affichant une progression moyenne de 40 % par an. Une part importante de ces fonds a été allouée à des licences pour des outils externes finalement abandonnés ou en passe de l'être (comme Osmose ou Resana).
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Une trop forte dépendance aux freelances : Plutôt que de consolider des équipes internes ou de nouer des partenariats durables, le projet s’est appuyé massivement sur des prestataires indépendants via un modèle d'agilité typique des « start-up d'État ». Si ce fonctionnement a permis un lancement rapide, il s’avère inadapté pour concevoir un logiciel stratégique sur le long terme.
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Des fonctionnalités encore incomplètes : Pour l'instant, La Suite est perçue par de nombreux ministères comme un simple complément et non un véritable substitut à Microsoft 365. Il manque encore des briques essentielles : pas de véritable logiciel de présentation, pas de tableur complet, pas d'agenda intégré et une gestion du courrier électronique (mail) toujours à l'état de chantier.
Frustration chez les éditeurs français et comparaison avec l'Allemagne
Le choix de la DINUM de tout développer « en interne » suscite un vif agacement du côté de la filière numérique française et des éditeurs de logiciels libres.
Ces derniers regrettent que l'État préfère réinventer la roue avec des équipes restreintes plutôt que d'injecter ces budgets dans les solutions du marché français (pourtant financées par France 2030 ! ), ou mieux des solutions open source déjà éprouvées, comme en Allemagne.
À cet égard, la comparaison avec l'Allemagne est particulièrement frappante :
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La France (modèle DINUM) : Développe sa propre plateforme en interne en faisant appel à des freelances.
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L’Allemagne (modèle openDesk) : Via l'organisme public ZenDiS, l'Allemagne assemble les meilleures solutions open-source existantes en passant commande directement à sept entreprises privées du secteur.
Selon la Cour des comptes, ce modèle de codéveloppement avec l'écosystème privé offre un outil plus mûr tout en irriguant l'économie locale.
Quel avenir pour La Suite ?
Message reçu pour l'administration ? La feuille de route ouvre progressivement la porte au co-développement avec les éditeurs privés, et la Cour des comptes recommande d'accélérer cette ouverture dès 2027. De plus, plusieurs ministères (comme celui des Armées) commencent à financer directement le développement de nouvelles fonctionnalités.
Pour véritablement rivaliser avec les géants de la Tech, La Suite devra réussir son pari : intégrer une messagerie solide, ajouter un mode hors ligne, et ouvrir ses portes aux entreprises de la souveraineté numérique.


