Souveraineté numérique de l'État : le pari réussi de la gendarmerie et du fisc

Alors que la grande majorité des administrations publiques renouvellent machinalement leurs coûteuses licences auprès des géants de la tech américaine, quelques institutions font de la résistance. Dans un rapport publié le 22 octobre, la Cour des comptes met en lumière le choix audacieux opéré il y a déjà vingt ans par la gendarmerie nationale et la direction générale des finances publiques (DGFiP) : s'affranchir des suites logicielles de Microsoft au profit du logiciel libre. Une trajectoire singulière qui dessine les contours d'une souveraineté numérique possible, tout en exposant les fragilités d'un État tiraillé entre impératifs budgétaires et habitudes technologiques.

 

L'alternative du libre comme doctrine de long terme

Au début des années 2000, loin des effets d'annonce, la direction générale de la gendarmerie nationale enclenchait une mutation profonde. Exit la suite Office, remplacée par des solutions ouvertes comme OpenOffice, puis LibreOffice. L'ambition ne s'est pas arrêtée aux simples outils de traitement de texte : la gendarmerie a progressivement basculé l'ensemble de son système d'exploitation vers Linux, donnant naissance à une distribution maison, GendBuntu, qui équipe aujourd'hui 72 000 ordinateurs portables. Les messageries elles-mêmes ont troqué Outlook pour des briques logicielles libres, actant la disparition des derniers comptes propriétaires en 2024.

 

De son côté, la DGFiP a motivé son émancipation d'abord par la maîtrise des deniers publics. En abandonnant la suite Microsoft à la fin des années 2000 pour LibreOffice, puis en adoptant le client de messagerie Thunderbird, l'administration fiscale a réalisé d'importantes économies. À cela s'ajoute un taux d'adhésion surprenant : selon les enquêtes internes relayées par la Cour des comptes, 87 % des agents de la DGFiP et 95 % des utilisateurs interrogés au ministère de l'Intérieur se disent satisfaits de ces outils alternatifs.

 

Des économies substantielles et un modèle incitatif pour l'avenir

L'argument économique pèse lourd dans l'équation. Alors qu'une licence Microsoft Office classique oscille entre 150 et 200 euros par agent et par an selon la DINUM (la direction du numérique de l'État), les solutions libres affichent des coûts quasi nuls en matière d'acquisition, réduisant les frais de bureautique à quelques centimes ou dizaines d'euros par poste. La Cour des comptes estime ainsi qu'une généralisation de ces pratiques à l'échelle de l'État permettrait d'économiser entre 30 et 65 millions d'euros par an.

 

Le logiciel libre n'est pas synonyme de gratuité totale : il requiert des investissements en formation, un accompagnement de longue durée et, surtout, des compétences techniques pointues et rares au sein de la fonction publique. La pérennité de ce choix politique exige donc une volonté institutionnelle sans faille, au plus haut sommet de l'État, et un recours à l'écosystème privé. 

 

Le mouvement gagne d'ailleurs les sphères décisionnelles supérieures. En avril dernier, la DINUM a annoncé son propre basculement vers Linux sur les postes de ses agents à travers des configurations souveraines. L'institution financière de la République pousse désormais l'exécutif à enclencher, dès 2027, une migration globale de trois à quatre ans vers des outils bureautiques libres en ligne.

 

 


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